Lettre n° 21 : Comment élaborer de justes tarifs du chauffage urbain ?
admin | 9 avril 2013Les 6 communes délégantes (Grenoble, Echirolles, Saint Martin d’Hères, Pont de Claix, Eybens et la Tronche) préparent avec l’aide d’un cabinet conseil, Calia-Conseil, un nouvel avenant au contrat de délégation du chauffage urbain.
L’OFiPoPu aide le collectif pour un chauffage urbain juste et solidaire à discuter avec les communes et le cabinet. Pour l’instant il n’y a pas d’avancée significative sur l’élaboration de cet avenant.
Récemment il y a eu deux décisions de justice intéressantes à propos des tarifs de ce service public à la demande de l’association ADES qui est usager du chauffage urbain
- Jugement du Tribunal administratif du 17 juillet 2012, devenu définitif, a annulé les tarifs durant la période de mars 1983 à fin juin 2008. De nouveaux tarifs ayant été arrêtés au 1er juillet 2008 par les communes. Le motif d’annulation est que les tarifs n’avaient pas été arrêtés par les communes.
- Jugement du 16 janvier 2013, devenu définitif, annule les tarifs arrêtés par la ville de Grenoble pour la période du 1er juillet 2008 au 31 octobre 2011. Les motifs d’annulation sont plus détaillés et donnent de nombreuses indications sur ce que doit être un tarif d’un service public industriel et commercial comme le chauffage urbain.
Ces jugements donnent raison sur plusieurs points aux analyses précédentes de l’OFiPoPu et aux demandes du collectif.
Conséquences du jugement du 16 janvier 2013.
- La première conséquence importante, c’est que l’annulation s’applique immédiatement et tout usager peut utiliser cette illégalité pour aller en justice contre celui qui lui facturait ce service avant le 31 octobre 2011, s’il estime que le prix demandé était excessif.
- Une conséquence indirecte immédiate. Seuls les tarifs des usagers de Grenoble sont formellement annulés. Mais comme les tarifs votés par les autres communes étaient définis exactement de la même façon, les irrégularités relevées s’appliquent aussi aux tarifs des autres communes. Les usagers des autres communes peuvent utiliser l’exception d’illégalité contre les tarifs votés par leur conseil municipal. Donc quelque soit la commune les usagers pourront contester le montant des tarifs appliqués. C’est ce qu’on fait des copropriétés qui demandent au juge du Tribunal de Grande Instance de Grenoble le remboursement du trop perçu entre le 1er juillet 2008 et le 30 octobre 2011.
- Les tarifs actuels mis en place le 1er novembre 2011 restent valables jusqu’à ce qu’un prochain jugement intervienne sur le recours déposé par un élu du groupe « Ecologie et Solidarité » du conseil municipal de Grenoble.
- Tout nouvel avenant qui ne répondrait pas aux exigences fixées par le jugement du 16 janvier 2013 prendrait le risque de se voir annuler par la justice administrative.
Que dit le tribunal administratif ?
Le 16 janvier 2013, le tribunal annule les tarifs du chauffage urbain valables du 1er juillet 2008 au 31 octobre 2011. Le jugement est très détaillé :
- Des éléments du tarif ne sont pas définis, notamment la puissance tarifaire, ce qui entraine l’illégalité du tarif.
- L’insuffisance d’information sur les charges réelles du service est aussi sanctionnée : « ces tarifs doivent être déterminés selon des modalités précises permettant aux usagers de vérifier qu’ils sont appliqués par le délégataire conformément aux dispositions arrêtées par l’autorité délégante ; que ces obligations supposent que des justifications circonstanciées puissent être fournies quant à la composition des charges prises en compte pour la détermination du tarif ainsi qu’à leur lien avec l’exploitation du service et que les différents éléments rentrant dans la formule de calcul du tarif soient définis de telle manière que l’usager puisse déterminer à l’avance le prix qu’il devra acquitter en fonction du service auquel il a souscrit ou souscrira ; »
- Des marges excessives : les dispositions tarifaires approuvées par la délibération attaquée instaurent au profit du délégataire une marge excessive ne correspondant pas aux charges réelles de la délégation et compensant, en fait, d’autres activités peu ou pas rentables et que les tarifs conduisant à la constitution d’une telle marge comprennent ainsi la rémunération de charges étrangères au service ;
- qu’il ressort également des pièces des dossiers une évolution substantielle de certaines charges d’exploitation du service, la part des charges indirectes imputée au service du chauffage urbain de la commune de Grenoble passant notamment, sans justification particulière, de 50,10 % dans le compte d’exploitation analytique de l’exercice 2007/2008 à 70,70 % dans celui de l’exercice 2008/2009 au cours duquel le nouveau tarif est entré en vigueur ; qu’il n’est par ailleurs pas contesté que la mise en application du tarif adopté en 2008 a conduit à une augmentation sensible du tarif acquitté par les usagers et que l’exploitant a par ailleurs dégagé, corrélativement, une marge avant impôts significativement supérieure à ce qui avait été prévu initialement,
Comment définir de justes tarifs ?
Le compte d’exploitation prévisionnel (CEP)
Le tarif s’un service public industriel et commercial doit correspondre exactement au service rendu. Les tarifs du service public sont élaborés par les conseils municipaux à partir d’un compte d’exploitation prévisionnel (CEP) qui est annexé au contrat de délégation. Les avenants de juillet 2008 ont arrêté un CEP qui décrit l’ensemble des charges (directes et indirectes) liées au service ainsi que les produits issus des factures aux usagers et d’autres produits (droit de raccordements et divers produits qui ne sont pas détaillés). Ce CEP décrit l’évolution de l’économie du service sur les 10 ans qui restent jusqu’à, la fin du contrat. Il fixe les charges aux conditions économiques au 1-04-2008 ainsi que les produits pour délivrer 780 GWh de chaleur lors de la saison 2008/2009 avec une très légère évolution pour les années suivantes. Le contrat de délégation précise les méthodes d’indexation des tarifs suivant le coût des combustibles et les dérives de certains prix. Ainsi chaque mois le délégataire détermine un tarif actualisé à partir du tarif de départ fixé au 1-04-2008 dans les avenants au contrat
Ce CEP décrit des évolutions très lentes des charges du service conformément à la délibération de Grenoble qui indique qu’il n’est pas prévu de développement important d’ici la fin du contrat.
« La ville de Grenoble s’engage à relancer à moyen terme une nouvelle délégation de service public, et en tout état de cause avant qu’il soit nécessaire de réaliser des investissements significatifs pour accompagner le développement du chauffage urbain ».
A noter tout de même, en contradiction avec cette délibération, qu’un investissement de 30 M€ est prévu à la charge de la CCIAG sur la Presqu’île et que ses amortissements débuteraient lors de la saison 2014/2015.
Le CEP indique aussi la règle d’affectation des charges indirectes pour le service du chauffage urbain. L’affectation détaillée des personnels utiles au service est annexé aux avenants.
L’OFiPoPu a amplement démontré, dans ses lettres précédentes, que de nombreux chiffres du CEP étaient erronés, notamment le montant des frais de combustibles et des frais de personnels. Ces chiffes ne correspondaient absolument pas à la réalité décrite dans les comptes rendus financiers avant la signature des avenants. Les communes ont votés un CEP qui n’avait rien à voir avec la réalité du service. Il ne peut donc pas être utilisé pour justifier un quelconque tarif. Ceci a été reconnu par le cabinet Calia-Conseil.
Par contre les décisions des communes de décrire un service en lente évolution depuis juillet 2008 restent.
Comme le souligne le jugement du tribunal administratif, l’usager doit pouvoir obtenir des justifications précises du montant des charges correspondant au service rendu. Pour atteindre la réalité du service rendu, il faut absolument entrer dans le détail de la comptabilité analytique du délégataire qui a de nombreuses activités hors du chauffage urbain. La CCIAG devrait faire toute la transparence sur ses activités pour bien isoler ce qui dépend du chauffage urbain du reste de ses activités. Or ce n’est pas actuellement le cas. Le collectif a demandé depuis des mois que les comptes sociaux de la CCIAG soient éclatés entre les différentes activités avec le détail des charges directes et indirectes et ceci depuis juillet 2006. Début avril 2013 il n’a toujours pas obtenu ces précisions pourtant essentielles.
La réalité du service
Comme les coûts des combustibles et leur quantité évoluent de manière erratique, il est intéressant de voir l’évolution des charges déclarées dans ses comptes rendus financiers par la CCIAG hors coût d’achat des combustibles.
Il est facile de recaler ces charges aux conditions économiques au 1-04-2008 en utilisant les indexations fixées dans l’avenant.
En millier d’Euros (k€)
Saisons de chauffe 2006/2007 2007/2008 2008/2009 2009/2010 2010/2011 2011/2012
Charges totales 30 984,0 36 956,7 44 307,6 42 439,6 46 670,9 51 191,5
Combustibles 11 545,6 15 824,4 18 725,8 16 946,9 18 926,5 21 689,4
charges totales-combustibles 19 438,4 21 132,3 25 581,8 25 492,7 27 744,4 29 502,1
indexation partie fixe 0,975 1,000 1,032 1,048 1,069 1,108
ch. Totales-combustibles au 1-04-2008 19 943,8 21 132,3 24 797,0 24 315,8 25 944,8 26 627,6
La moyenne de ces charges (hors combustibles) était de 20 540 k€ avant le 1er juillet 2008 alors que sur les 4 saisons qui ont suivie elle s’élève à 25 420 k€, en euros constant valeur au 1-04-2008. Soit un écart de presque 5 M€ !!!
Il y a eu un saut de plus de 3,5 M€ après la mise en place des nouveaux avenants de 2008, sans qu’il y ait un changement dans le service rendu. Et ensuite les charges ont continué à dériver sans justification. Les usagers sont dans l’incapacité de comprendre de telles dérivent qui contredisent les décisions des communes et ne respectent pas les exigences de la jurisprudence.
La comptabilité analytique de la CCIAG
Contrairement aux engagements contractuels avec les communes délégantes, la CCIAG a changé de manière radicale sa comptabilité analytique de l’activité chauffage urbain pour élaborer ses comptes rendus financiers annuels.
Les communes ont adopté les avenants de 2008 qui précisent quelles sont les clefs de répartition des charges indirectes pour le service du chauffage urbain : prise en compte des chiffres d’affaire des différentes activités et 53,5 % pour l’affectation pour le chauffage urbain pour la saison 2008/2009.
La CCIAG se devait d’appliquer les stipulations du contrat, ce qu’elle n’a pas fait car elle a changé très profondément, sans justification, sa comptabilité analytique pour essayer de justifier des tarifs excessifs et minorer des marges qui étaient en train d’exploser.
Fin 2009, la Chambre Régionale des Comptes (CRC) a fait remarquer que l’estimation des charges directes était correcte par contre le choix du chiffre d’affaire favorisait le chauffage urbain par rapport aux autres activités et préconisait que la CCIAG poursuive sa réflexion sur ce point. Mais la CCIAG a choisi d’augmenter très fortement ses charges directes et de conserver un niveau de charges indirectes aussi élevé qu’auparavant en contradiction avec les remarques de la CRC.
Les communes ont laissé faire.
Il est alors devenu impossible de comparer les différents exercices avant et après les avenants de 2008, en contradiction avec la règlementation et l’exigence de la jurisprudence. Et il est aussi impossible de connaître les conséquences de ce changement de comptabilité analytique sur les autres activités de la CCIAG.
Autant il était admissible que la CCIAG incorpore le maximum de charges indirectes en charges directes afin d’aller au plus proche de la réalité, autant il n’est pas acceptable qu’elle ait augmenté ses charges directes sans diminuer d’autant les charges indirectes affectées au chauffage urbain.
La nouvelle comptabilité analytique a augmenté de plus de 3 M€ les charges directes (moins combustibles) en 2008/2009 et a laissé les charges indirectes, affectées au chauffage urbain, a peu près constantes autour de 4,7 M€.
En k€ 2006/2007 2007/2008 2008/2009 2009/2010 2010/2011 2011/2012
charges indirectes 4 732 4 351 4 752 4 468 4 792 4 877
charges directes - combustibles 15 212 16 782 20 045 19 848 21 153 21 751
Il y a donc incorporation dans les charges du chauffage urbain des charges qui étaient affectées à d’autres activités de la CCIAG avant le 1er juillet 2008 et ceci en contradiction avec la loi.
Des questions importantes qui ne sont pas traitées
1) Quel niveau pour les investissements ?
C’est un point qui devrait faire l’objet d’une attention particulière des communes. Ce n’est pas à la CCIAG de déterminer la politique d’investissement.
Alors que le CEP indiquait une évolution lente pour les investissements de renouvellement, la réalité a vu des dérives importantes.
Renouvellement (k€) 2006/2007 2007/2008 2008/2009 2009/2010 2010/2011 2011/2012
Prévisions CEP 3403,9 3455,0 3506,8 3559,4
CRF -reprises 2873,1 3347,6 2857,4 3777,3 4540,2 4615,4
Actuellement, le développement accéléré du réseau coute cher aux usagers, les frais de raccordement des nouveaux abonnés a fortement augmenté. Il faut se demander si ce développement est économiquement fondé pour le service public.
2005/2006 2006/2007 2007/2008 2008/2009 2009/2010 2010/2011
raccordements abonnés 2848 3949 3846 5290 5867 4051
2) Clarifier les produits du service du chauffage urbain
La CCIAG déclare des produits autres que ceux issus des factures des usagers. Certains sont clairement définis (frais de raccordement au réseau), par contre d’autres ne sont pas explicités. Il semble que le service du chauffage urbain prend à sa charge des personnels qui travaillent à Isergie et que cette activité est remboursée par Isergie à la CCIAG. Mais il faut faire la clarté sur ces autres produits.
Par contre la centrale de la Poterne est équipée en plus de ses générateurs de chaleur d’un turboalternateur de 12 MWe qui produit de l’électricité qui est vendue par la CCIAG( ainsi que celle produite par Athanor). Or les recettes de l’électricité issue de la Poterne ne sont pas rattachées aux produits du chauffage urbain. Ceci parait curieux car les combustibles consommés par ce turboalternateur sont en grande partie payés par les usagers. Il ne s’agit pas de petites sommes puisqu’en 2011/2012, la Poterne a produit pour 2,7 M€ d’électricité. De plus les personnels affectés à la Poterne sont mis à 100% à la charge du chauffage urbain !
Quels devraient être les charges à affecter au service du chauffage urbain ?
En admettant que les charges décrites dans les comptes rendus financier des saisons 2006/2007 et 2007/2008 sont représentatives de la réalité du service rendu, il est possible d’élaborer des tarifs pour les 10 saisons couvertes par le CEP annexé aux avenants, tarifs fixés au 1-04-2008., donc de 2008 à 2018.
1) Charges hors personnel et hors combustible.
Lors de la saison 2006/2007 il a été dépensé 14,5 M€ pour ces charges, soit environ 14,9 M€ ramenés au 1-04-2008. Lors de la saison 2007/2008, la CCIAG a déclaré pour 15,7 M€ de charges totales hors combustibles et personnel). Soit pour ces deux années une moyenne de 15,3 M€ (valeur 1-04-2008)
Dans le CEP 2008/2009 (au 1-04-2008) il est prévu 16,5 M€, sans que cette augmentation soit justifiée.
On peut considérer qu’il y a eu des ajustements fondés pour faire une prévision en légère augmentation par rapport à 2007/2008, une estimation à 16 M€ semble large, les communes ayant estimé qu’il n’y avait pas à faire d’importantes opérations dans ce service avant la fin de la convention de concession.
2) Frais de personnels
Les avenants au contrat précisent en annexe quels sont les personnels qui sont affectés au service public, ce sont quasi les mêmes que ceux qui ont exercés en 2007/2008. Soit 5,5 M€. Le CEP a affecté la somme de 6,4 M€ pour ces frais sans aucune justification. Le service réellement rendu a été effectué avec une charge cde personnel de 5,5 M€ (valeur au 1-04-2008), il n’y a pas de raison d’augmenter cette somme.
3) Combustibles
L’OFiPoPu a démontré que le coût des combustibles ramenés aux conditions du 1-04-2008 pour fournir 780 GWh était de 16,5 M€. Les chiffres donnés dans les comptes rendus financiers correspondent à cette valeur lorsque l’indexation prévue par le contrat, est appliquée.
4) Total des charges à indiquer pour un nouveau CEP :
Pour la saison 2008/2009 les charges totales pour rendre le service (valeur 1-04-2008) se monte à 16+5,5+16,5 soit 38 M€ et non 41,6 M€ comme indiqué dans le CEP annexé à l’avenant.
Avec les tarifs adoptés en 2008, la marge avant impôts aurait atteint 7,5 M€ dans le CEP aux conditions du 1-4-2008 !
Avec cette estimation il apparait que durant les 4 saisons 2008/2009 à 2011/2012, la CCIAG a déclaré 4,2 M€ de plus en charge pour le service public du chauffage urbain que ce qu’aurait prévu une gestion dans la continuité de la saison 2007/2008. Cela est dû à une déclaration de transferts de personnels d’autres activités sur le chauffage urbain sans aucune justification, une augmentation des investissements (ce qui est contraire à la délibération du conseil municipal de Grenoble) et à une mise en provision ou en augmentation forte et continue des capitaux propres.
Ces écarts fondent la demande des usagers de se voir rembourser le trop perçu dans leurs factures du 1er juillet 2008 au 31 octobre 2011 et les tarifs de novembre 2011 ne sont toujours pas de justes tarifs.
Conclusion provisoire
La ville de Grenoble avait indiqué au collectif pour un chauffage urbain juste et solidaire, qu’un nouvel avenant reprenant complètement la question des tarifs serait élaboré pour mars ou avril 2013 et que le collectif y serait associé. Pour ce faire, les communes devaient s’appuyer sur le travail du cabinet Calia-conseil.
Mais ce dernier n’a pas effectué une partie de sa mission arrêtée par les communes. Il aurait dû faire, « l’analyse comparée des comptes d’exploitation du délégataire et des comptes d’exploitation prévisionnels en étudiant les principes de comptabilité analytique utilisés pour établir les comptes d’exploitation du chauffage urbain. »
A ce jour, l’avenant n’est pas prêt, certains parlent de septembre 2013. Le collectif a posé des questions précises notamment en ce qui concerne la comptabilité analytique détaillée de la CCIAG pour les saisons de chauffe de 2006/2007 à 2011/2012, afin de bien cerner dans les multiples activités de cette société, ce qui revient au chauffage urbain et à lui seul.
Pour l’instant (au 8 avril 2013) rien n’a été fait.







